Créer son entreprise est une aventure exaltante… et un terrain miné. Les statistiques sont connues : près de la moitié des entreprises disparaissent dans les cinq premières années. Vu de près, ce ne sont pas des « coups du sort » mais, très souvent, les mêmes erreurs de débutant qui se répètent.
L’objectif de cet article n’est pas de faire peur, mais de vous éviter les pièges les plus fréquents, ceux que j’ai vus des dizaines de fois comme consultant, directeur financier, puis accompagnant de dirigeants. Si vous êtes en phase de création (ou de réflexion), prenez cet article comme une check-list de choses à ne pas faire pour maximiser vos chances de rester dans le camp des survivants… et des gagnants.
Se lancer pour de mauvaises raisons
La première erreur, c’est de démarrer avec un moteur fragile. Beaucoup de projets naissent sur des motivations bancales :
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Fuir un emploi salarié qui ne convient plus
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Rechercher une « liberté » fantasmée (horaires, vacances, zéro hiérarchie…)
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Suivre une mode (« tout le monde se lance dans la foodtech / le coaching / l’IA, pourquoi pas moi ? »)
Le problème ? Ces motivations ne tiennent pas longtemps face à la réalité : 60 à 70 heures par semaine au démarrage, stress de la trésorerie, solitude du dirigeant, pression permanente sur les résultats.
Posez-vous quelques questions simples, mais exigeantes :
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Suis-je prêt à passer plusieurs années à travailler sur ce problème précis, pour ces clients précis ?
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Est-ce que j’entreprends pour construire quelque chose, ou pour échapper à autre chose ?
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Qu’est-ce que je suis prêt à sacrifier (salaire, confort, temps libre) et pour combien de temps ?
Un entrepreneur que j’ai accompagné avait quitté un poste très bien payé dans un grand groupe pour « être enfin libre ». Trois ans plus tard, il gagnait deux fois moins, travaillait deux fois plus, et avait le sentiment inverse de la liberté. Sa vraie erreur n’était pas son projet (solide) mais son manque de lucidité sur ce que la création impliquait.
Ne pas valider son marché avant de se lancer
Autre classique : l’entrepreneur qui tombe amoureux de son idée. Il la peaufine pendant des mois, voit déjà son logo sur un immeuble, investit dans un site web, des prototypes… mais ne parle pas sérieusement à ses futurs clients.
Les symptômes typiques :
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Business plan construit sur des hypothèses de ventes jamais confrontées au terrain
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Produit ou service pensé « en chambre » par le créateur et ses proches
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Argument du type : « De toute façon, le marché est énorme, j’en prendrai 1 % » (preuve quasi certaine qu’on n’a pas compris le marché)
Ce qu’il faut faire avant d’investir lourdement :
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Parler à des clients potentiels, beaucoup, et poser des questions précises : comment ils font aujourd’hui, combien ils paient, ce qui les frustre vraiment
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Tester une version simple de l’offre (MVP) : une maquette, une landing page, une prévente, un test en magasin, peu importe, mais avec de vrais euros et de vrais retours
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Valider non seulement l’intérêt, mais surtout la volonté de payer et le niveau acceptable de prix
Une startup B2B que j’ai accompagnée avait interrogé 40 prospects, obtenu 20 marques d’intérêt, mais 0 engagement signé. La raison : le problème était bien réel, mais pas prioritaire. Les décideurs n’étaient pas prêts à payer maintenant. Projet intéressant, mauvais timing de marché. Ils ont perdu deux ans à insister avant de pivoter vers un usage plus urgent pour les mêmes clients.
Avoir un modèle économique flou
« On verra le business model plus tard, l’important c’est l’audience / l’appli / la communauté. » Entendu mille fois, rarement bien terminé (sauf cas très particuliers, ultra-financés, qui ne sont pas la réalité de 99 % des créateurs).
Un modèle économique clair, ce n’est pas un tableau Excel sophistiqué. C’est répondre sans hésiter à quelques questions fondamentales :
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Qui paie ? (l’utilisateur final, une entreprise, la publicité, un tiers payeur…)
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Pour quoi paie-t-il exactement ? (gain de temps, réduction de coût, statut social, conformité réglementaire…)
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Comment paie-t-il ? (abonnement, commission, forfait, à l’usage, à la performance…)
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À quelle fréquence et à quel niveau ? (ticket moyen, récurrence, saisonnalité)
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Quels sont vos principaux coûts pour délivrer cette valeur ? (temps humain, achats, licences, logistique, marketing…)
Si vous ne pouvez pas expliquer votre modèle économique de façon simple à un ami en 3 minutes, c’est qu’il est probablement encore trop flou. Or un modèle flou donne des prévisions illusoires, rend les discussions bancaires compliquées et les arbitrages opérationnels impossibles.
Sous-estimer les besoins financiers et la trésorerie
La plupart des plans de financement de créateurs que je vois sont trop optimistes. Les erreurs les plus courantes :
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Prévoir un démarrage commercial plus rapide que réaliste
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Oublier certains coûts (charges sociales, frais bancaires, assurance, outillage, logiciels, frais juridiques…)
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Penser « rentabilité » avant de penser « trésorerie »
La trésorerie, c’est la réalité du compte en banque, pas celle du compte de résultat. Une entreprise peut être rentable sur le papier et mourir faute de cash.
Quelques règles simples pour limiter les dégâts :
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Sur vos prévisions de chiffre d’affaires, appliquez un scénario prudent (par exemple -30 % sur le scénario « optimiste ») et voyez si le projet tient encore
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Ajoutez systématiquement une marge de sécurité de 20 à 30 % sur vos besoins de trésorerie de démarrage
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Anticipez les délais de paiement clients et les stocks : ce sont deux aspirateurs à cash redoutables
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Ne comptez pas trop vite sur votre capacité à vous payer : prévoyez une période sans rémunération ou avec une rémunération réduite
Exemple réel : un créateur de commerce B2B avait financé son stock initial et ses aménagements, mais n’avait pas intégré que ses clients le paieraient en 60 jours. Résultat : carnet de commandes plein mais impossibilité de racheter du stock. Il a dû ouvrir en urgence une ligne de découvert coûteuse, alors qu’un simple plan de trésorerie l’aurait amené à négocier une facilité de caisse à moindre coût avant de démarrer.
Mal choisir ses associés (ou s’associer par défaut)
Autre piège fréquent : s’associer pour de mauvaises raisons. Par exemple :
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S’associer avec un ami parce qu’on s’entend bien, sans complémentarité réelle de compétences
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S’associer avec quelqu’un uniquement pour réduire son risque financier personnel (« on sera deux, ce sera moins risqué »)
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Distribuer le capital « à la louche » sans réfléchir au rôle futur de chacun
Un mauvais choix de cofondateur est l’une des premières causes d’échec précoce : conflits sur la vision, sur le rythme de travail, sur la rémunération, sur la prise de risque.
Avant de vous associer, clarifiez noir sur blanc :
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Qui fait quoi au quotidien, et avec quel niveau d’engagement (temps, argent, réseau) ?
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Comment se prennent les décisions clés (stratégie, recrutement, gros investissements) ?
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Que se passe-t-il si l’un veut partir, ralentir ou se réorienter ?
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Comment les parts sont-elles réparties, et sont-elles liées à des objectifs (vesting, clauses de sortie, etc.) ?
Évitez les répartitions 50/50 décidées en une heure au café du coin. Un pacte d’associés solide ne garantit pas l’état d’esprit, mais il évite que l’affectif ne dégénère en blocage juridique le jour où les tensions apparaissent.
Recruter trop tôt… ou trop mal
Au démarrage, votre principal levier, c’est votre agilité. Recruter trop vite peut vous plomber :
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Frais fixes qui explosent avant même d’avoir prouvé le modèle
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Temps passé à manager au lieu de vendre, rencontrer des clients, ajuster l’offre
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Risque de vous entourer de « clones » qui partagent vos biais au lieu de vous compléter
À l’inverse, hésiter trop longtemps à recruter peut vous épuiser et limiter votre croissance. La clé est de recruter au bon moment, pour de bonnes raisons :
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Postes directement créateurs de valeur (commercial, production, tech clé), pas des postes « de confort » (assistante, communication « image ») au tout début
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Profil complémentaire au vôtre : si vous êtes excellent commercial, ne commencez pas par recruter un autre commercial juste parce que « c’est ce que vous connaissez »
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Possibilité de tester d’abord via freelance, temps partiel, CDD, avant de figer des charges lourdes
Et surtout, formalisez vos attentes : fiche de poste claire, objectifs concrets, période d’essai utilisée vraiment comme une période d’essai (avec feedback francs), pas comme une formalité administrative.
Négliger les bases juridiques, fiscales et administratives
À l’inverse du fantasme bureaucratique français, l’erreur la plus fréquente n’est pas d’être paralysé par l’administratif, mais de le prendre à la légère :
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Statut juridique choisi sur un coin de table sans conseil (ou copié sur un ami)
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Accords informels avec des associés, des freelances ou des partenaires sans contrat écrit
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Absence de protection minimale des éléments clés (marque, nom de domaine, propriété intellectuelle)
Vous n’avez pas besoin de devenir juriste, mais de sécuriser quelques fondamentaux :
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Choisir une forme juridique adaptée à votre projet, à votre situation personnelle et à vos besoins de financement (l’avis d’un expert-comptable ou d’un avocat vaut souvent largement son coût au départ)
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Rédiger des contrats simples, mais clairs, avec vos premiers clients, fournisseurs, prestataires, associés
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Vérifier les aspects réglementaires de votre activité (autorisations, assurances obligatoires, conformité RGPD, etc.)
Un restaurateur que j’ai connu avait investi toutes ses économies dans ses travaux… avant de vérifier les normes de sécurité et d’accessibilité. Résultat : 30 000 € de travaux complémentaires imposés en urgence, financement introuvable, dépôt de bilan. Une simple visite en amont avec un professionnel compétent lui aurait évité la catastrophe.
Se disperser et vouloir tout faire parfait
Les débuts d’une entreprise sont un moment de grande incertitude. Face à cela, deux réactions typiques, toutes deux dangereuses :
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La dispersion : lancer trois offres, deux canaux de vente, quatre cibles clients, tout en même temps
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Le perfectionnisme : repousser sans cesse le lancement parce que « ce n’est pas encore assez bien »
Dans les deux cas, vous retardez l’essentiel : la confrontation au marché. C’est lui, et lui seul, qui valide (ou invalide) votre idée.
Une approche plus saine :
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Choisissez une cible prioritaire (un segment de clients) et un problème précis à résoudre
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Lancez une version suffisamment bonne de votre offre, pas parfaite, mais testable
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Mesurez ce qui se passe : qui achète, pourquoi, à quel prix, avec quels retours
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Améliorez ensuite, sur la base de données, pas d’intuitions uniquement
Au démarrage, votre avantage sur les grands acteurs, ce n’est pas la perfection, c’est la vitesse d’apprentissage.
Rester seul et ne pas se faire challenger
L’image d’Épinal du créateur seul dans son garage est séduisante, mais trompeuse. Les projets qui réussissent le plus vite sont rarement ceux qui vivent en vase clos.
Quelques erreurs fréquentes :
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Ne parler de son idée qu’à des proches, qui vous encouragent… mais ne sont ni vos clients ni des experts
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Refuser les critiques ou les retours négatifs, vécus comme des attaques personnelles
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Ne pas s’entourer d’un minimum de conseil (mentor, expert-comptable, pairs expérimentés, réseau d’entrepreneurs)
À l’inverse, s’exposer au regard d’autrui permet :
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De détecter plus vite les angles morts de votre projet
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De bénéficier d’expériences déjà vécues (et d’éviter de « payer pour apprendre » sur tout)
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De saisir des opportunités (partenariats, premiers clients, financements) qu’on ne trouve jamais seul devant son Excel
Investir quelques demi-journées dans des réseaux d’entrepreneurs sérieux, des rendez-vous avec un expert-comptable ou un conseiller BPI peut vous éviter des erreurs à cinq chiffres.
Confondre chiffre d’affaires et succès
Les premiers mois où « ça rentre » sont souvent grisants. Mais attention à deux illusions dangereuses :
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Un chiffre d’affaires élevé ne signifie pas que votre modèle est sain si vos marges sont faibles ou négatives
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Une croissance rapide peut masquer des fragilités structurelles (dépendance à un seul gros client, coût d’acquisition trop élevé, service après-vente non maîtrisé)
Votre objectif n’est pas seulement de vendre, mais de vendre de manière rentable et reproductible.
Surveillez, dès le début, quelques indicateurs clés :
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Marge brute par produit / service
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Coût d’acquisition client (combien vous coûte en marketing / commercial un client gagné)
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Récurrence : vos clients reviennent-ils, recommandent-ils ?
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Dépendance : que se passe-t-il si votre plus gros client disparaît demain ?
Un dirigeant de PME de services que j’ai accompagné ne jurait que par son CA en forte croissance. On a fini par calculer sérieusement sa marge nette par client : sur son « meilleur client », pourtant très demandeur, il perdait de l’argent depuis deux ans.
Check-list des erreurs à éviter pour démarrer sur de bonnes bases
Pour transformer tout cela en outil opérationnel, voici une check-list synthétique. Si vous cochez honnêtement ces cases, vous réduisez déjà fortement votre risque de « crash » précoce.
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Motivations : je sais précisément pourquoi je veux créer, et ce n’est pas uniquement pour fuir mon job actuel.
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Marché : j’ai parlé à au moins 20 à 30 clients potentiels et j’ai testé une version, même imparfaite, de mon offre.
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Business model : je sais en 3 minutes expliquer qui paie, combien, comment, et quels sont mes principaux coûts.
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Trésorerie : j’ai un plan de trésorerie sur 12 mois, avec un scénario prudent et une marge de sécurité.
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Associés : si je suis associé, nous avons un pacte écrit, des rôles clairs et des règles de décision définies.
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Recrutement : je n’embauche pas pour « me rassurer » ou « faire comme une vraie entreprise », mais pour des besoins précis, créateurs de valeur.
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Juridique / administratif : j’ai validé mon statut, sécurisé les points clés (marque, contrats, réglementaire) avec l’aide d’un professionnel si nécessaire.
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Focalisation : j’ai une cible prioritaire et un problème précis, je ne multiplie pas les offres « au cas où ».
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Apprentissage : j’accepte les retours négatifs, j’ajuste mon projet à partir du terrain et non l’inverse.
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Indicateurs : je suis déjà quelques chiffres simples (marge, trésorerie, coût d’acquisition, dépendance clients) et je les regarde régulièrement.
Créer son entreprise reste un pari. Mais ce pari n’a pas à être un saut dans le vide. En évitant ces erreurs de débutant, vous transformez un pari hasardeux en projet maîtrisé. Et vous vous donnez, très concrètement, de meilleures chances d’écrire une histoire qui dure.














